Yves Coppens : « Le changement climatique actuel est le seul de l’histoire à être dû à l’intervention humaine »

Le paléontologue Yves Coppens, découvreur de la célèbre australopithèque Lucy, publie son autobiographie. À 83 ans, cet éternel optimiste fourmille encore de projets. Il nous livre quelques leçons de vie.

Plus de 3 millions d’années après qu’elle a vécu, que nous raconte Lucy ?

Yves Coppens : Elle nous a beaucoup appris sur l’origine de l’homme. À cette époque, en 1974, dans le désert éthiopien, c’est la première fois que nous découvrions un préhumain aussi ancien – 3,2 millions d’années – et aussi complet – 40 % du squelette ! C’est une des découvertes qui nous ont permis de déterminer l’existence de préhumains intermédiaires entre ceux qui grimpaient et ceux qui marchaient. Lucy est un bipède qui reste grimpeur. Elle n’appartient plus au monde des singes mais pas encore au genre Homo, le nôtre, exclusivement bipède. Depuis, des squelettes bien plus anciens ont été découverts, comme Toumaï au Tchad, qui aurait 7 millions d’années, mais Lucy a marqué les esprits. Sans doute parce que nous lui avons donné ce prénom plutôt qu’un numéro mais aussi parce que c’est une femme, de petite taille et d’environ 25 kilos. C’est devenu un petit personnage familier et attachant.

Que savons-nous aujourd’hui de l’origine de l’homme ?

Y.C. : Nous savons que les grands singes et les hommes partagent des ancêtres communs. Les deux branches commencent à diverger il y a 10 millions d’années en Afrique centrale et de l’Est. L’Antarctique s’installe, et une importante sécheresse aboutit à la transformation de zones boisées en prairies. Les primates s’y adaptent en se mettant debout : ce sont les australopithèques, dont fait partie Lucy. Puis, il y a 3 millions d’années, l’Arctique se forme et la sécheresse consécutive s’aggrave sous les tropiques. Pour s’adapter, certains australopithèques deviennent exclusivement bipèdes. Le passage des préhumains aux humains se fait alors par trois transformations : la tête s’agrandit, le système respiratoire se modifie et les dents s’adaptent à une alimentation qui n’est plus seulement végétarienne. Effets « pirates » de ces évolutions anatomiques : descente du larynx et libération de la langue permettent le langage articulé, le cerveau se complexifie. On passe d’Homo habilis à erectus, puis sapiens, c’est-à-dire nous.

Au vu de cette histoire, vous dites que parler de races aujourd’hui parmi les hommes est une absurdité. Pouvez-vous vous expliquer ?

Y.C. : L’Homo sapiens est d’autant plus homogène qu’il s’est très vite répandu à travers la Terre entière : de l’Afrique tropicale à l’ensemble du continent africain puis dans le reste du monde. Les interfécondités permanentes ont évité les divisions génétiques, ce qui fait que tous les Homos sapiens sont du même genre, de la même espèce et de la même sous-espèce – sapiens sapiens. Quand on essaie de diviser les hommes en races, c’est impossible du point de vue génétique. Il y a des populations – c’est pourquoi un Congolais ne ressemble pas à un Européen physiquement – mais parler de race est tout à fait illusoire.

Qu’est-ce que l’étude du climat apprend à un paléontologue comme vous ?

Y.C. : Les successions climatiques font partie de l’histoire de la Terre, et elles sont si fréquentes que les géologues ne s’en émeuvent pas. La particularité du changement climatique actuel cependant est qu’il est dû (en partie) à une intervention humaine. Il a fallu 3 millions d’années pour passer de quelques milliers d’individus sur Terre à un milliard en 1815, puis deux cents ans pour arriver à 8 milliards ! C’est une rupture : cela a provoqué l’exploitation des ressources de la Terre au-delà des limites permises. Sans s’en apercevoir, nous sommes passés de la durabilité à la non-durabilité. Chapeau aux écologistes qui ont tiré le signal d’alarme ! Ce changement climatique qui paraît désormais inévitable ne va pas impliquer grand-chose sur le plan de l’homme, qui désormais répond aux agressions du milieu par la culture plutôt que par des évolutions biologiques. Mais cela va modifier ses habitudes, avec des migrations importantes provoquées par la montée du niveau de la mer. Sans parler de l’alimentation.

On ne vous sent pas pessimiste pour autant…

Y.C. : Je crois beaucoup en l’humanité. Je compte sur elle pour trouver des énergies nouvelles et le moyen de faire une alimentation synthétique de qualité. Je pense aussi qu’à terme – mais je ne sais pas quel terme –, on pourra aller coloniser d’autres planètes. Et je suis volontaire pour partir ! Ce qui sera intéressant alors c’est de voir comment va évoluer l’espèce dans un autre environnement. Là, on aurait une possibilité de dérive génétique et d’apparition de nouvelles races d’hommes.

Avez-vous un message pour les jeunes générations et celles à venir ?

Y.C. : Je leur dirais : « N’ayez pas peur de l’avenir. Demain sera formidable ! Vivez vos passions. Soyez raisonnés, mais surtout pas raisonnables. Et si vous voulez faire de la recherche, si vous voulez une vie heureuse, allez-y, cela vous comblera. »

Yves Coppens en 4 dates

  • 1974 : Découverte de restes importants d’un hominidé de 3 200 000 ans : Lucy.
  • 1983 : Professeur au Collège de France.
  • 1985 : Membre de l’Académie des sciences.
  • 2005 : Entrée dans la Constitution française de la Charte de l’environnement, loi constitutionnelle rédigée sous sa direction.

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