Jean-Marc Jancovici « Avec le climat, les gens n'ont pas le sursaut d'effroi qu'ils ont eu avec la Covid-19. »

JM Jancovici

Cofondateur de Carbone 4, premier cabinet de conseil spécialisé dans la stratégie bas carbone et l’adaptation au changement climatique, par ailleurs membre du Haut Conseil pour le climat, Jean-Marc Jancovici nous fait part de sa vision de la transition écologique dans un monde et une économie bouleversés par les effets d’une crise sans précédent.

Photos : cyrille choupas

La crise sanitaire mondiale que nous traversons toujours offre-t-elle l’opportunité de lutter différemment contre le réchauffement climatique ?

Jean-Marc Jancovici : Pour agir différemment au moment de l’urgence, il aurait fallu avoir un plan déjà prêt avant que cette crise ne survienne. Tout le monde pense que ce que nous avons vécu est un accident, et qu’un « redémarrage comme avant » est possible. Je n’en suis pas si certain. Depuis que nous sommes entrés dans l’ère industrielle, l’organisation économique de l’ensemble de nos activités repose sur des machines qui travaillent à notre place, et qui consomment réellement l’énergie. Or, cette dernière provient essentiellement de ressources épuisables, et qui émettent du gaz carbonique dans l’atmosphère : les combustibles fossiles (pétrole, charbon, gaz). Leur baisse « un jour » est inexorable, et ne pas le gérer sera le subir.

Que faudrait-il faire ?

J-M. J. : En France, le vrai sujet est de nous débarrasser du pétrole et du gaz. Concernant le pétrole, il y a trois chantiers importants : le chauffage au fioul, les transports et le fioul pour l’industrie. Pour le premier, c’est assez simple, il suffit d’installer des pompes à chaleur en remplacement. Sur la partie industrielle, la solution – mixte – réside dans l’utilisation de biogaz, l’électrification des fours, les pompes à chaleur haute température et une production moindre de matériaux. Quant aux transports, il faut avant tout construire des véhicules qui consomment moins, pénaliser financièrement ceux qui achètent des modèles très gourmands et évidemment développer et favoriser les transports en commun et la mobilité active. En la matière, le vélo électrique peut représenter un vrai tournant car ce « game changer » est accessible à tous et très rapidement. Mais pour cela, il faut évidemment qu’il y ait beaucoup plus de pistes cyclables.

Que préconisez-vous concernant l’agriculture ?

J-M. J. : Tout d’abord, il faudrait réduire la dépendance aux transports aval. Un camion sur trois en France transporte des denrées alimentaires. Il faudrait aussi revenir à la diversification des cultures par bassin régional afin que les productions soient disponibles avec moins de transport. Il apparaît également nécessaire de diviser par deux le cheptel bovin, qui émet trop de méthane et nécessite d’importer des cultures issues de la déforestation, le soja notamment. Puisque cela ne doit pas se faire au détriment des producteurs, il faudrait instaurer des prix garantis pour la viande et le lait, avec en contrepartie des modes d’élevage « doux ». Développer la filière forestière me paraît aussi essentiel, car le bois est un substitut aux combustibles fossiles (matériaux, énergie). Par ailleurs il va falloir renouveler la forêt pour éviter qu’elle ne meure sur pied à cause du changement de climat. Enfin, il conviendrait de développer des techniques de cultures qui puissent se passer d’intrants de synthèse.

Quelles sont vos recommandations pour que chaque citoyen puisse baisser ses émissions de CO2 ?

J-M. J. : Pour que les gens passent à l’action, ils doivent avant tout comprendre ce qui se passe, avoir des moyens d’action individuels financièrement accessibles, et enfin, l’exécutif doit agir en cohérence avec le problème. Pour l’information, les médias de masse ne jouent pas suffisamment leur rôle, ou pas de la bonne manière. Afin d’illustrer concrètement ce qui attend les enfants déjà nés aujourd’hui si nous ne changeons rien, il pourrait être dit, par exemple, que cinq degrés de différence, c’est ce qui nous sépare d’une ère glaciaire. Or c’est une information que je n’entends jamais. Avec le climat, les gens n’ont pas le sursaut d’effroi qu’ils ont eu avec la Covid-19. Sans doute parce que 2100 est un horizon trop lointain.

Dans cette lutte contre le réchauffement climatique, la jeunesse ne représente-t-elle pas un espoir ?

J-M. J. : La mobilisation de la jeunesse est essentielle. Son action n’a pas réellement de prise directe, mais elle peut inciter des acteurs écoutés, notamment les entreprises, à agir différemment. Aujourd’hui, une fraction des candidats qui ont le choix, ceux qui sont courtisés, commencent à dire haut et fort qu’ils ne travailleront pas pour des sociétés qui ne se soucient pas du climat. Celles-ci sont dorénavant obligées d’entendre cette voix qui monte.

Il y a quelques années, vous aviez développé un moyen de mesurer l’empreinte carbone des entreprises. Est-ce envisageable pour les particuliers ?

J-M. J. : Nous avons développé une appli en ce sens : MyCO2. Celle-ci a pour ambition de donner des chiffres sur la situation de départ, et plus tard des conseils, créer une communauté et apporter des solutions. L’idée est que les gens puissent agir sur leurs habitudes et leur comportement.

Jean-Marc Jancovici en 5 dates

- 1984 : diplômé de l’école polytechnique.
- 1986 : diplômé de l’École nationale supérieure des télécommunications.
- 2001 à 2010 : collabore avec l’Ademe pour la mise au point du bilan carbone dont il est le principal développeur.
- 2007 : fonde le cabinet Carbone 4 avec Alain Grandjean.
- 2018 : devient membre du Haut Conseil pour le climat.

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