La Terre est le vaisseau de l'humanité

Claudie Haigneré

Scientifique, spationaute, Claudie Haigneré a un parcours prestigieux. Première femme française dans l’espace, elle est actuellement conseillère auprès du directeur de l’Agence spatiale européenne. Elle nous livre ici sa vision pour l’avenir de la planète et nous raconte son prochain défi dans l’espace.

Vous avez participé à deux missions spatiales. Avoir été en orbite au-dessus de la terre a-t-il changé votre vision de l’avenir de notre planète ?

Etre en orbite autour de la Terre est un poste d’observation privilégié. Lorsque nous sommes en orbite basse, c’est-à-dire à 400 km, nous avons un champ de vision de la terre sur 2 500 km. Nous évoluons à une vitesse de 28 000 km/h, et nous faisons le tour de la terre en quatre- vingt-dix minutes. Pendant 45 minutes, on la voit de jour, et pendant quarante-cinq minutes, de nuit. Alors que, en bas si j’ose dire, la Terre nous semble infinie, vue de l’espace on prend conscience de sa finitude. C’est un corps céleste, perdu dans un cosmos noir et hostile. Tous les astronautes, de retour sur Terre, parlent de cette expérience qu’on appelle « overview effect ». Cette vue de la terre par le hublot nous affecte d’un point de vue sensoriel, émotionnel, et intellectuel. Pour certains, il peut même y avoir une dimension spirituelle, ou, disons, humaniste.

Que voulez-vous dire ?

La Terre est le seul élément coloré dans un cosmos noir intense, une si belle et fragile planète bleue et blanche. On ressent, sur le plan émotionnel, que c’est une planète porteuse de vie. Il faut considérer cette planète comme elle-même vivante, avec ses volcans, ses ouragans et ses saisons. Les cosmonautes, depuis leur vaisseau spatial, imaginent souvent que la Terre est le vaisseau de l’humanité. Elle transporte l’équipage qui est constitué de tous les humains de la planète. Et l’on se pose naturellement la question de notre responsabilité individuelle et collective quant au bon fonctionnement de la planète et de sa préservation. à bord des vaisseaux, nous sommes très « économie circulaire » ! Nous devons être économes de notre énergie, nous générons le moins possible de déchets... Sur Terre on devrait avoir le même comportement !

Êtes-vous inquiète pour l’avenir de la planète ?

Après mes 2 missions orbitales, ma vision a changé : j’ai encore plus de respect pour notre planète. Les images de la Terre vue du ciel sont souvent alarmantes. Par exemple, entre 2000 et 2014, la mer d’Aral, en Asie centrale, a presque totalement disparu. Autre exemple, on voit bien en orbite combien la déforestation en Amazonie est considérable. Par contre, cela n’est pas dû directement au changement climatique, mais essentiellement aux activités humaines. « Quelle planète allons-nous laisser à nos enfants ? », dit-on souvent. C’est vrai. Mais moi je dis aussi : « Quels enfants allons-nous laisser à notre planète ? » pour faire prendre conscience de l’enjeu majeur que représente leur éducation. Qu’il s’agisse d’appréhender le changement climatique ou, plus prosaïquement, de disposer des outils pour qu’ils soient les acteurs de leur vie. L’éducation aux sciences et aux technologies est fondamentale. C’est un facteur d’émancipation, de liberté et d’exercice de sa responsabilité.

Comment concevez-vous le rôle des scientifiques dans la lutte contre le changement climatique ?

Je voudrais rappeler que c’est l’observation de la Terre depuis l’espace qui a contribué à faire naître la conscience écologique. En effet, l’une des plus belles conquêtes de l’espace, depuis Spoutnik il y a soixante ans, en 1957, est d’avoir permis ce regard à distance de notre planète. Ce sont ces images et ces données scientifiques sur les terres, les océans, l’atmosphère, qui permettent de quantifier pour faire un diagnostic, évaluer et prendre des mesures. La science permet d’apporter ces « évidences » qui sont nécessaires à la prise de décisions politiques raisonnées. Par exemple, l’imagerie satellitaire nous fournit beaucoup d’informations sur le changement climatique. Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) a défini 50 variables climatiques essentielles. Les satellites d’observation de la Terre en évaluent 25. Le programme européen Copernicus avec ses « Sentinels » développés par l’ESA (Agence spatiale européenne) et le Centre national d’études spatiales en France sont des outils indispensables intégrés dans une collaboration internationale, le SCO : Space Climate Observatory.

La conquête spatiale vous passionne-t-elle toujours autant ? Quel est le prochain défi dans l’espace ?

Depuis trois ans, je suis de retour à l’Agence spatiale européenne où je travaille sur les programmes d’exploration habitée. En ce qui concerne un vol habité vers Mars – objectif qui nous fait tous rêver –, à la recherche de traces de vie, il reste encore beaucoup de problèmes à résoudre, le premier étant de réussir un retour d’échantillons martiens. Il y a une étape intermédiaire, sur laquelle je travaille : un concept de village lunaire. Il ne s’agit plus seulement d’explorer la Lune comme à l’ère Apollo, mais de s’y installer pour y vivre et y travailler ensemble au sein d’une infrastructure permanente. Au-delà de l’orbite basse qui nous apprend beaucoup, il s’agit de commencer à penser à l’expansion et au développement de l’humanité au-delà de ses frontières naturelles. Qu’il s’agisse de scientifiques, d’ingénieurs, d’entrepreneurs, de créateurs, voire de touristes, à trois jours de distance de la Terre, le XXIe siècle verra débarquer des équipages sur la Lune. Ils bénéficieront aussi ce moment de grâce d’admirer un lever de Terre à l’horizon de la lune !

Claudie Haigneré en 6 dates

  • 1986 : Médecin rhumatologue à l’hôpital Cochin et chercheur au laboratoire de physiologie neurosensorielle du CNRS.
  • 1999 : Astronaute de l’Agence spatiale européenne (European Space Agency).
  • 1996 et 2001 : 2 missions spatiales, Cassiopée à bord de Mir, 16 jours et Andromède à bord de ISS, 10 jours.
  • 2002 : Ministre déléguée à la Recherche et aux Nouvelles technologies, puis en 2004, ministre déléguée aux Affaires européennes.
  • 2010 : Présidente de Universcience, l’établissement public du Palais de la découverte et de la Cité des sciences et de l’industrie

Crédits photo : Simone Perolari

Nos articles les plus lus