Jean Jouzel : « La lutte contre le réchauffement implique une solidarité internationale sans faille »

Le climatologue Jean Jouzel a été l’un des premiers lanceurs d’alerte sur le réchauffement climatique. Il en évoque ici les effets déjà palpables.

Vous avez récemment tiré la sonnette d’alarme sur les risques du réchauffement climatique si les émissions de gaz à effet de serre (GES) n’étaient pas stabilisées en 2020. Trois ans, c’est court, y a-t-il une chance d’y parvenir ?

Jean Jouzel : Le Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC) l’a dit déjà en 2007 : pour limiter le réchauffement à 2°C en 2050, il faut que les émissions de GES se stabilisent en 2020, puis décroissent de 5 à 6 % par an. Si on laisse les émissions croître au-delà, les objectifs de réduction seront impossibles à tenir. Vat-on y arriver ? Il y a des signaux positifs : depuis 2014, les émissions de CO2 de la Chine, le premier émetteur mondial, semblent stabilisées. Aux États-Unis et en Europe, elles diminuent légèrement. Mais elles continuent de croître assez rapidement en Inde, quatrième émetteur mondial. Si la stabilisation en Chine se confirme, c’est une bonne nouvelle, même si l’on ne sait pas si c’est le résultat de ses efforts, qui sont réels, ou la conséquence du ralentissement de sa croissance économique. En revanche, les émissions mondiales de méthane (CH4), deuxième gaz à effet de serre, qui s’étaient stabilisées jusqu’en 2006, sont reparties à la hausse sans que l’on comprenne précisément pourquoi. C’est inquiétant : si nous stabilisons le CO2 mais que le méthane et les autres gaz continuent à augmenter, nous ne parviendrons pas à stabiliser les émissions globales de GES en 2020. Le retrait des États-Unis est inquiétant, mais l’on peut imaginer que de nombreuses entreprises américaines déjà engagées pour réduire leurs émissions ne feront pas marche arrière. En revanche, l’accord prévoit de rediscuter dans deux ans les objectifs de réduction de chaque pays pour tenter d’aller vers l’objectif de 2°C. Si les États-Unis ne prennent pas part à ces discussions, elles seront très difficiles. L’un des enseignements de la Conférence de Paris, c’est que tous les pays doivent agir de façon solidaire, c’est la condition de la réussite.

Peut-on déjà constater des effets du réchauffement en France ?

J. J. : Depuis les années 1960, les températures ont progressé de près de 1,5 °C, avec des vagues de chaleur plus fréquentes : l’été 2017 a été le plus chaud depuis que nous enregistrons des données. Les conséquences perceptibles sont nombreuses : élévation du niveau de la mer d’une vingtaine de centimètres, diminution de l’enneigement, recul des glaciers, avancement de la floraison des arbres fruitiers… Les dates de vendanges ont, par exemple, avancé de trois semaines depuis les années 1950. Le rendement du blé, qui progressait régulièrement depuis l’après-guerre, stagne depuis une dizaine d’années. D’autres phénomènes sont plus dramatiques : la multiplication des incendies de forêts dans le sud de l’Europe est clairement due aux sécheresses. Les inondations sont elles aussi plus fréquentes…

L’ouragan Irma, qui a frappé Saint-Martin et Saint-Barthélemy, est-il une conséquence du réchauffement ?

J. J. : La série de cyclones dans les Caraïbes a été exceptionnelle et c’est effectivement l’un des risques soulevés par la communauté scientifique : avec le réchauffement, les cyclones ne seront pas forcément plus fréquents, mais ils seront plus violents. C’est ce que l’on observe dans le Pacifique, où ces phénomènes atteignent des niveaux records de vent et de précipitations. Ces régions sont aussi touchées par l’élévation du niveau de la mer et par l’acidification des océans, qui menace les récifs coralliens.

Quel rôle les entreprises peuvent-elles jouer dans le combat contre le réchauffement, en particulier dans le secteur énergétique ?

J.J. : Chacun a un rôle à jouer. Aux États et aux gouvernements de passer des accords ambitieux et de les traduire dans des lois, comme la loi de transition énergétique. Mais en réalité, la lutte contre le réchauffement se passe ailleurs : dans les collectivités, les communes, les entreprises. Toutes les décisions locales sur les transports, l’énergie, l’habitat, ont un impact important. Les entreprises sont impliquées au premier chef, d’abord dans la R&D. Beaucoup d’innovations restent à faire pour développer les renouvelables, diminuer leur coût, imaginer des solutions de stockage. Les entreprises ont également un rôle important à jouer dans l’efficacité énergétique, qui demeure le premier levier dans la lutte contre le réchauffement. Une entreprise comme Dalkia est au cœur du système, et les réseaux de chaleur sont un espoir de développement des renouvelables.

Vous étiez vice-président du GIEC lorsqu’il a obtenu le prix Nobel de la paix en 2007. Cela a-t-il aidé à la lutte contre le réchauffement ?

J. J. : Ce prix, attribué à un organisme et pas à des individus, a permis d’affirmer que la lutte contre le réchauffement climatique est un symbole de paix et qu’elle devait s’appuyer sur une solidarité internationale sans faille. C’est peut-être un rêve, mais c’est la seule solution.

Jean Jouzel en 4 dates

  • 1974 : thèse de doctorat au CEA sur les mécanismes de formation des gros grêlons. Il devient ingénieur puis directeur de recherche au CEA.
  • 1994 : intègre le GIEC dont il est vice-président du groupe scientifique de 2002 à 2015.
  • 2002 : médaille d’or du CNRS avec le glaciologue Claude Lorius, la plus haute distinction de la recherche scientifique en France.
  • 2012 : prix Vetlesen, l’équivalent du prix Nobel dans le domaine des sciences de la Terre et de l’Univers, pour ses travaux sur les glaces polaires et le climat.

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