Alain Baraton : « Le parc du château de Versailles est un modèle écologique »

Alain Baraton

À la tête du parc du château de Versailles depuis 1981, Alain Baraton est le jardinier le plus célèbre de France. Arpenter les allées du jardin royal fait remonter les souvenirs et les anecdotes. Et l’on découvre que sa prise de conscience écologique et environnementale remonte à de nombreuses années.
Crédit photo - Martin Colombet

Vous destiniez-vous à être jardinier ?

Absolument pas. Mon rêve était de devenir photographe et de parcourir le monde. Je n’étais pas un bon élève et mes parents m’ont envoyé dans un lycée horticole où j’ai obtenu un CAP puis un BEP. En juin 1976, j’ai cherché un boulot d’été pour payer mes vacances, non loin de là où j’habitais. J’ai atterri ainsi à Versailles, comme caissier aux droits d’entrée pour les voitures. J’ai alors découvert un domaine d’exception et rencontré un jardinier en chef qui m’a offert un poste d’aide jardinier stagiaire et surtout, ce qui m’intéressait davantage, je dois bien l’avouer, un logement ! Quarante-trois ans plus tard, je suis encore là et je réside toujours dans le parc.

Quels sont vos souvenirs les plus marquants ici ?

Je n’ai que des souvenirs marquants car Versailles est un lieu extraordinaire, par son histoire, son étendue et sa beauté. J’ai pu y faire de sacrées rencontres aussi. Il n’est pas donné à tout le monde de se balader dans le parc aux côtés de Michael Jackson, Boris Eltsine, Fidel Castro ou du chef indien Raoni. En 1988, en vue des célébrations du bicentenaire de la Révolution française, de nombreux tournages ont eu lieu ici. J’ai donc déjeuné plusieurs fois avec des Marie-Antoinette, incarnées notamment par Emmanuelle Béart ou Jane Seymour

Quel regard portez-vous sur toutes ces années ?

J’éprouve une certaine nostalgie et de la tristesse. Le monde dans lequel on vit me paraît de plus en plus terne et les gens ont perdu le sens de l’humour. Et malgré toutes les promesses 18 19 faites depuis quarante ans, les métiers d’art n’ont toujours pas la place qu’ils méritent dans la société. Mais fort heureusement, il y a aussi des choses qui me réjouissent. Après les dégâts considérables causés par la tempête de 1999, nous avons replanté le parc. Pour commémorer cet événement, nous envisageons de recréer un alignement de 440 chênes et nous allons dédier un parcours aux arbres admirables, qui sont les plus vieux.

Quel est votre endroit préféré du parc ?

Eh bien cela dépend des jours car cela varie selon mon humeur, du temps qu’il fait. Souvent, j’aime être à l’Etoile royale, un lieu qui se trouve à l’opposé du château, où on le voit en perspective, en sens inverse. À la tombée du soir, j’aime aussi être au Hameau de la reine. Il n’y a alors que moi, les canards, les hérons et les fleurs, et c’est tout simplement magique !

Vous avez souhaité faire du parc du château de Versailles un modèle écologique. Y êtes-vous parvenu ?

Oui, je crois que nous avons réussi. Le 27 décembre 1999, au lendemain de la tempête, j’étais dans le parc avec son président de l’époque et nous avons constaté tristement que la plupart des oiseaux étaient morts. Et là, nous avons vu arriver un type avec un pulvérisateur pour démoustiquer ! Cette scène surréaliste nous a conduits à décider d’arrêter tout traitement chimique dans les jardins. Aujourd’hui, pas une goutte de produit chimique n’est déversée. Le seul désherbant que nous utilisons, l’acide pélargonique, est naturel.

Avez-vous constaté des changements sur la faune et la flore ces dernières années ?

Je me réjouis du retour en force des libellules et des oiseaux, notamment des mésanges et des hirondelles. Les cygnes et les oies viennent nicher chaque année. Les oiseaux ont compris que Versailles était un lieu sain. Par contre, au printemps, nous sommes confrontés à un envahissement de chenilles processionnaires dans les chênes. Et, directement lié au réchauffement climatique, nous remarquons des floraisons anormales en automne sur certains marronniers et rhododendrons ainsi qu’une mortalité très importante des hêtres, jeunes et vieux. Le hêtre ne supporte pas les fortes chaleurs et la sécheresse. C’est une essence d’arbre que nous allons abandonner car il y a trop de perte. Dans cinquante ans, il n’y aura sans doute plus aucun hêtre à Versailles.

Que souhaitez-vous transmettre à ceux qui vont prendre votre relève ?

La mort de Louis XIV a quasiment entraîné la mort du jardin à la française car André Le Nôtre, disparu quinze ans plus tôt, n’avait rien transmis ! La transmission, c’est être capable de communiquer son savoir après en avoir expurgé les erreurs. C’est aussi donner envie.

Quel est votre vœu le plus cher pour ce parc ?

On raconte qu’un jour Jean de La Fontaine, qui aimait se promener dans ses allées, a vu des jardiniers planter des arbres. De retour chez lui, il a écrit : « Que ce qu’ils ont planté vive mille ans et plus.» Mon souhait est que Versailles vive mille ans et plus !

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